C’est Over, OUI: le triomphe de Yes Mccan

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Tu l’as peut-être pas remarqué encore, mais y’a un nouveau rappeur queb sur la scène.

Yes McCan, de son vrai nom Jean-François Ruel, n’a pas le profil du rappeur tout vert nouvellement arrivé. Il a déjà plusieurs années sous la cravate dans un groupe de la rive-sud, ou du $ud Sale plutôt comme eux le diraient. La chronique dans Voir de 2014 aussi. Entrevue un peu partout, incluant à La Mecque de Guy A. #TLMEP mais on en reparlera de ça.

Donc non, Mccan n’a pas exactement le profil de l’underdog. Jeune homme blanc. Famille, semble-t-il, nantie bien normal selon ce qu’on lit dans La Presse. Éduqué.

Et pourtant.

Et pourtant, jusqu’à cet hiver Yes Mccan demeurait un nom un peu sombre du #rapqueb—respecté, surtout par sa présence dans le collectif des Dead Obies. Mais autrement? Un peu méconnu. Difficile de résumer tout son parcours jusqu’en 2018 en quelques lignes, mais pourquoi pas?

Véritable pilier du rap queb, le sextuor des Dead Obies roule sa bosse au Québec depuis 2011 sous l’étendard de Bonsound. Ils se disent un collectif post-rap mais dans le fond les Dead O, c’est le rap américain à la sauce queb. Tu connais déjà un peu le style: des immenses mélodies de basses, du gros trap, avec des paroles qui parlent du quotidien et qui, surtout, se font en association libre en passant d’un sujet à l’autre, des drogues, des filles ou de leur steez propre à chacun, d’une rime à l’autre. La personnalité du rappeur aussi y pèse pour beaucoup, tous les tatous également, et dès le début Mccan en a à la tonne dans les deux cas.

À l’instar des voisins du sud, les gars des Dead O ont aussi leur discours bien à eux, une sorte de franglais qui cependant a la fâcheuse conséquence de les disqualifier des galas de l’ADISQ et les empêchent de recevoir les bourses ou subventions auxquelles ils auraient droit via FACTOR et Musicaction, bourses qu’ils gagnent parce que leurs textes manquent de français ou d’anglais. Ces refus mènent cependant à l’invitation de Guy A et de la gang de TLMEP pour une entrevue fort remarquée à Radio-Canada au printemps 2016. Pas aller à l’ADISQ mais aller à Tout le monde en parle, donc on s’en fout un peu.

Tout ça, c’est pour les Dead O. Mais le principal intéressé, lui? Le principal intéressé, lui, y va de la parution d’un premier EP en solo , P.S. Merci pour le love, au début 2017; c’est un album assez fidèle à son style avec le groupe et qui est bien reçu, mais sans plus. Là-dessus, il nous dit de pas faire notre niaiseux, ou F.P.T.N., pendant que lui, il prépare le terrain, la prochaine année.

Parce que c’est la prochaine année, en 2018, que Mccan voit son étoile exploser après un passage fort remarqué sur les ondes de TVA grace à la percutante télésérie hebdomadaire Fugueuse. Le gars, on se le rappelle, bien avant les sold-out shows avec Dead Obies, s’est d’abord fait connaître par les Word Up Battles, un fort sombre épisode dans l’historique du rap queb. (Juste pour toi, rappelons-nous l’un de ses passages pris au hasard.) S’il fut un temps où rien de tout ça ne lui semblait acquis, après coup c’est soudainement tout le contraire.

Tout ça pour dire qu’on n’a pas à aller chercher bien loin la justification derrière le tire de son album, OUI (Tout, tout, tout, toutte) paru sous Make It Rain Records (et donc Bonsound) en août dernier. C’est direct là dans un des couplets du morceau Over: «tout c’que j’lai live là, j’lai callé.» Il l’a callé, d’abord dans les Word Up! Battles face au pauvre Jule comme dans l’extrait ci-haut, et plein d’autres, et après avec les Dead Obies. Puis après, coup de théâtre—ou plutôt, coup de série télé dans le fond—en heures de grande écoute avec Fugueuse pour le rôle de Damien Stone. 

Parce que oui, il s’est réintroduit sous un autre jour à la tivi et c’est aussi un peu ce qu’il a fait avec son nouvel album solo cet été, dont il a d’abord préparé la réception en expliquant que Yes Mccan, c’était devenu un truc solo parce qu’il avait quitté les Dead Obies. Que Yes Mccan, c’était un album solo aussi, dont la sortie est arrivée à la fin août.

Qu’apparemment, malheureusement, Dead Obies ne faisaient plus partie du lot.

Les thèmes abordés sur ce nouvel album sont sensiblement les mêmes qu’à l’habitude: l’argent, les femmes, dont Désirée (qui voulait snif, toi tu voulais smoke) et qui s’est fait connaître dans Fugueuse, le succès et l’excellence, et donc par le fait même les haters.

Tous les ingrédients du vieux Mccan sont là, c’est vrai, mais en même temps pas tant non plus. C’est un nouveau Mccan qui s’offre sur ce premier album solo, un Mccan qui s’efforce d’étendre sa palette musicale—peut-être parce qu’il sait que les rappeurs que, on les jette après un premier usage (comme les Keurig) tel qu’il le rappe dans Temps, le premier morceau de l’album. Le franglais n’y est plus vraiment, il y a ça d’évident dès la première écoute. Au final, les morceaux de trap aux basses immenses comme Over et Forêts côtoient d’autres qui ne sont pas sans rappeler un One Dance de Drake.

Mccan possède les moyens de ses ambitions puisque le produit final est assez plaisant. Il demeure versatile et aime butiner, un pur produit des 90s comme il l’explique sur le morceau Vie, qui emprunte son refrain en toute musicalité au courant EDM épuré de la pop du moment, celui des Calvin Harris de ce monde. (Même chose d’ailleurs pour Près de moi.) Comme les rappeurs américains, Mccan est un adepte de l’autotune, cet outil qui rehausse la musicalité naturelle de sa voix. Évidemment, il continue avec sa fâcheuse pratique de balancer le penchant blanc du N-word—dans un moment de triomphe en plus, au milieu du refrain de Over—sans réellement penser aux conséquences. Et surtout, sans raison.

Mccan a plusieurs avantages comme rappeur, notamment sa façon d’utiliser le beat d’une chanson comme son allié et même à l’utiliser pour cadrer ses rimes comme dans Money Convos. Parce que finalement, le couplet que Mccan nous présente dans Forêts est peut-être l’archétype de tous ses raps.

Ils vont t'donner du fake love. Juste pour pas finir tout seul 

Quelques coups d’coeur. Pour mes coups d'gueule 

Quelques good girls, quelques hood rats 

Qui me checkent comme DMX , Where the hood at? 

Vous êtes tous blancs, Vous êtes tous black 

J'en ai rien à battre, pour moi vous êtes tous wacks. 

J'me fous de qui m'approuve ou dans mon crew me back 

Ma paire de Nikes contre vos pare-brises fait que ton hood crack 

Nique un vent de fraicheur, j'suis une bourrasque 

Pis si tuer ça c'est un crime, man j'suis coupable 

Elle a l'air d'un paquet de troubles. 

Mais si tu te tenais ou je me trouve tu saurais qu'un paquet d'troubles don't look bad 

Elle habitait sur la rue de l'amour, y'a fallu que je Google Map 

On dit qu'elle ferait n'importe quoi pour un double tap 

Tu peux lui dire n'importe quoi, elle s'en double tape 

J'ai dit: ''baby bring a friend, pis on double le tab'' 

Tu peux être ma *explicit* sur le side 

Suicide doors si t'as l'goût de ride 

Ils veulent me kill pour mon papier comme des forêt keb 

La foreign venait full equip, mets le feu au truc et skurrrr  

Tout est là, vraiment. Les filles, les haters dont il pète le pare-brise, la référence à DMX digne des années 1990s. L’histoire d’amour, ou du moins d’amour d’un soir, avec la fille d’Instagram qui mène à cinq rimes de suite différentes sur le son -AP. Les jeux de mots gratuits et faciles mais juste assez bien placés et utilisés qu’on n’a pas le choix de les accepter: le Google Map, ou encore la fille qui ressemble à un paquet de troubles. La ride dans la bagnole avec les portes dites suicide sur la voiture—même si c’est pas vraiment ce genre de ride. On peut pratiquement voir Mccan nous offrir un clin d’oeil alors qu’il rappe tout ça.

Alors qu’avant cet été, les invitations télé, les éditoriaux et les entrevues n’étaient là non pas parce qu’on consultait des rappeurs sur un sujet particulier mais bien parce qu’ils venaient alimenter la controverse X ou Y du moment, au moins maintenant quand on voit Mccan dans les manchettes c’est purement et simplement comme rappeur et parce qu’il fait de la bonne ou moins bonne musique.

Il suffit d’une étincelle pour mettre le feu à la plaine, et c’est Mccan qui a les allumettes. Il a parié sur lui et quand commence Over, le 7e morceau, il est clair qu’il n’en sortira pas perdant.