Pas tous les mêmes: Stromae et la racine carrée

 Stromae.  (Photo courtesy of  goatling )

Stromae. (Photo courtesy of goatling)

Il y a un peu plus de quatre ans, Paul Van Haver, alias Stromae, nous présentait ce qui reste encore aujourd'hui son plus récent album: Racine Carrée, paru le 13 août 2013.

Pourquoi en discuter aujourd'hui? Parce qu'il s'agit là d'un excellent album et qu'on n'a pas toujours besoin de raison particulière pour discuter d'un excellent album. Voilà.

Donc oui, Racine Carrée, 13 août 2013, déjà à sa parution tout de suite populaire à travers le monde, ayant depuis vendu plusieurs millions d'exemplaires un peu partout et s'étant hissé au sommet en Belgique, en Suisse, aux Pays-Bas et en Italie ainsi que dans le top 10 canadien et le top 40 allemand, etc. etc.

Car oui, si Van Haver était et demeure encore un artiste de la grande francophonie, il reste que sa musique est internationale. Et ça, c'est l'effet Racine Carrée.

Bon, peut-être pas exactement. En 2013, comme tout le monde tu connaissais Stromae pour son classique de 2010, l'incomparable et l'immense Alors on danse. Ce qui revient à dire que tu ne le connaissais pas particulièrement, du moins pas plus que quiconque. Bon d'accord, tu le connaissais déjà plus que les anglophones, tes amis de Toronto, eux qui se déhanchaient sur le rythme enivrant de ce morceau ne sachant pas qu'au fond, le message de la chanson était on ne peut plus triste et tragique.

Tu sais, cette balade était déjà signe de tout ce que Stromae était et deviendrait encore, déjà dès 2010, cette balade enjouée sur laquelle t'avais tant dansé. Donc oui, alors on dansait et alors on danse, comme il dit, ce chien qui crie et qui a soif, ce canard malade tout plein de désinvolture. Vas-y, Jamel.

Tous les signes étaient déjà là, mais c'est sur Racine Carrée que le nom de Stromae a réellement pris tout son sens, car c'est là qu'on voit un Stromae est en parfaite maîtrise de tous les éléments et de tous ses moyens.

Le tout était bien évident avec le premier extrait de l'album, cette formidable pièce musicale et passionnée qui restait encore emplie de mélancolie et d'humanité. Avec Formidable, c'était un Stromae qui se croyait fort minable qui nous accueillait à nouveau dans son univers, mais en fait c'était tout le contraire. Il ne nous le cachait d'ailleurs pas à la toute fin du vidéoclip. Y'a de ces sourires qui ne mentent pas.

Comme tous les projets de Stromae, on dit tous mais en fait il n'y en a que deux mais bon, alors oui donc comme tous ses autres projets, Racine Carrée suit une formule bien précise. Francophone ou pas, tu remarques d'abord les mélodies et les symphonies, la musique quoi, qui sont toutes énormément riches en différents sons et instruments. Ces beats, tous la gracieuseté (du moins en partie) de Van Haver, ne font que très rarement dans la dentelle et la subtilité; et quand c'est le cas, comme dans Quand c'est? et Sommeil, c'est question de servir les textes des chansons en question. Pour la majorité, ces beats défoncent et transportent l'auditeur plus qu'ils ne l'accompagnent, et il s'agit là d'une excellente chose. Car Alors on danse, c'est un peu aussi la thèse et raison d'être de cet artiste belge: t'as beau avoir tous les maux et problèmes au monde aujourd'hui, et chacun de nous a effectivement ses démons, mais tiens viens un peu, écoute et danse.

Et pendant que tu danses, tu remarques également les textes de ce magnifique album; si tu tombes dès le début dans les excès pour ta fête et dédales par la suite à travers une panoplie de nonchalance et de langueur, ce n'est peut-être pas un hasard si à la toute fin t'as pas sommeil et envoies tout le monde se faire...

Dans Racine Carrée, Stromae nous sort des textes on ne peut plus incisifs, tragiques, relationnels et amoureux, et bien d'autres. L'artiste offre maintes réflexions sur des sujets aussi variés que les réseaux sociaux, l'amour pour sa patrie et pour sa personne, la mort, les relations amoureuses et entre père et fils, et le fléau des relations sexuelles non-protégées. Le monde de Racine Carrée, c'en est un où le prochain cancer n'est jamais bien loin, où il n'y a que Kate Moss qui est éternelle, où tout le monde sait comment on fait les bébés mais pas des papas, où toutes les bouteilles de rhum mènent à la dignité sauf quand elles conduisent plutôt à un mépris profond de soi, et où les moules, ce plat pourtant si aphrodisiaque, n'est quelque fois pas du tout paradisiaque.

Racine Carrée, c'est aussi cette fois où tu te trouves chez toi, à Toronto mais bon c'était pareil chez toi, à écouter le deuxième single de l'album Papaoutai pour la première fois, puis figure toi que c'est la même semaine que tu lisais le classique de Cormac McCarthy The Road, ce livre où un père et son fils tentent tant bien que mal de survivre dans un monde dévasté et où plus rien ne semble survivre, puis là t'arrives à la fin du livre où (spoiler) y'a un seul des deux qui finit par survivre et là tu pleures pas mais bon peut-être, tsé puis t'appelles ton père juste comme ça, non non, sans raison aucune, juste parler, et c'est un putain de hasard que Papaoutai te soit tombé sous le nez quand elle t'est tombée sous le nez avec le livre que tu lisais. C'est tout ça, le monde de Racine Carrée, bref, un monde vrai, authentique et qui s'apparente pas mal au tien.

Racine Carrée, c'est l'album mais c'est aussi ce qui a suivi sa parution au mois d'août 2013. C'est la série de vidéos de laquelle celle ci-haut est tirée, réalisée en collaboration avec TIME et visant à établir l'artiste belge dans le marché américain. Car oui, comme un peu tout le monde, Stromae avait aussi, un peu, le rêve américain. La grosse vache mondiale, c'est encore les américains, donc tu prépares quelques vidéos, toutes excellentes d'ailleurs, et tu fais un montage avec les piliers que sont Lorde, will.i.am et même Madonna (on vous a dit qu'Alors on danse avait été un succès planétaire?) pour l'introduction de chacune. Et vraiment, on le répète mais ces vidéos sont excellentes, tout comme l'album qu'elles ont servi à pousser et à soutenir. Tiens, en voilà une autre.

Et finalement, Racine Carrée est ce sur quoi tout cela a abouti également, cette tournée éponyme qui a débuté le 9 novembre 2013, puis a transporté Van Haver aux quatre coins de la planète à un rythme effréné jusqu'au 17 octobre 2015 après pas moins de 209 concerts. C'est une tournée sur laquelle Stromae, cet artiste toujours si passionné, humain, généreux et ambitieux, se livre sans retenue à tous ses fans, et ici on utilise le temps présent parce que si vous êtes parmi les malchanceux à avoir raté la visite de l'artiste chez vous, sachez que l'intégrale de cette tournée est immortalisée sur internet grâce aux bonnes gens de YouTube.

Et bon, on a dit finalement juste en haut, mais en fait Racine Carrée c'était une autre chose aussi. C'est un peu ce qui a achevé Van Haver, pardon Stromae, et en fait ça ne l'a pas tant achevé que ça lui en a fait perdre la boule, regarde il l'avait dit lui-même. Racine Carrée, en bref, c'est ce qui a poussé Stromae a quitté l'univers et la vie musicaux. Bon, pas complètement; il est maintenant impliqué dans la réalisation de vidéoclips. Van Haver fait toujours de la musique aussi, bien sûr. Mais pas Stromae. Tout ça, c'est Mosaert, son étiquette d'un peu de tout, musique, mode, etc., étiquette qu'il a créée avec sa compagne. C'est toujours pas mal bon, tu trouves pas?

Un jour t'achètes, un jour tu aimes. Un jour tu jettes, mais un jour tu payes. Un jour tu verras, on s'aimera. Mais avant on crèvera tous, comme des rats.