Grand-maman est morte ce matin.

Des fois, quand on sait pas par où commencer, suffit de commencer par le début. C’est souvent ça le plus simple.

Je t’aime, grand-maman. Ça serait inutile de commencer ailleurs que là. Je t’aime purement et simplement, du plus profond de moi. T’es partie ce matin, décédée à 8h15 environ; c’est mon père qui me l’a dit, vers 8h30.

Ce sont des métastases dans le tronc cérébral qui t’ont tuée, un cancer donc; un cancer, ou un truc du genre, parce que le «pourquoi» importe peu. Évidemment, c’est important mais pas pour moi. Pas aujourd’hui. Tu es morte ce matin, et le «pourquoi» je m’en tabar-tu-sais-quoi aujourd’hui.

Je m’excuse, grand-maman. Je devrais pas sacrer, je sais. À la place, je devrais dire que je suis si triste. Si fâché. Si confus. Mais ça change tout le temps, c’est jamais la même chose bien longtemps. Et y’a rien de mieux qu’un bon sacre pour tout dire tout à la fois, un bon cri- ou cal- ou tabar- ou ost-. Mais bon, je ferai pas ça. Pas aujourd’hui. Au lieu de ça, je pleure.

Je pleure parce que ça fait mal, grand-maman. Bon, c’est sûrement moins pire que ce que tu as enduré; on dit que t’as pas souffert, mais reste que t’en es quand même morte. C’est de la vraie connerie, la mort. Bien vrai que tout le monde y passe, mais c’est pas ça qui va me convaincre que c’est plus facile à accepter. Un jour, t’es encore là et le lendemain, plus jamais. C’est nous tous qui restons là. Moi, ma soeur Mariane, mon frère Zachary, tous mes cousins, mon père et ses frères, donc tes enfants, et leur tendre moitié à chacun d’eux, puis les plus vieux, ceux de ton âge, tes cousins, tes (beaux-)frères et (belles-)soeurs à toi. On t’aime tous, alors on souffre tous aujourd’hui.

Je retourne au tout début, si tu veux bien; c’est ça la mort après tout, non? Le retour au tout début. T’avais 81 ans, grand-maman. C’est coutume de le dire, mais c’est aussi vrai dans ton cas: t’avais l’air beaucoup plus jeune. C’est seulement à Noël cette année, donc en décembre 2013 quand on était tous au chalet, que j’ai trouvé que tu avais un peu vieilli. Je le dis pas méchamment, c’est juste une constatation. Là-bas, au chalet, nous, tous les cousins, avons pris une photo avec toi et grand-papa; t’en souviens-tu? C’est une photo merveilleuse, et pendant qu’on souriait tous je me disais déjà que y’en n’aurait probablement plus beaucoup de telles photos avec vous deux.

Et finalement, t’es partie que trois mois et deux jours plus tard. Je m’y attendais pas, et c’est pour ça que ça fait si mal.

C’est samedi, le 22 mars donc quatre jours avant ta mort, que je t’ai parlée la dernière fois. J’avais un appel raté de mon père sur mon cellulaire, alors je l’ai rappelé et c’est Zach qui a répondu. Zach qui va avoir huit ans dans deux jours. Pauvre Zach, il aura eu que huit ans avec toi; mais huit ans, c’est déjà ça de gagné. Bref, c’est Zach qui m’a répondu et j’étais vraiment content de lui parler. On a parlé de hockey, son équipe avait déjà été éliminée des séries et je lui ai dit que j’étais bien fier de lui. Il m’a dit qu’il était à l’hôpital pour te visiter et que toute la famille était là. Puis, il a dit qu’il allait te passer le téléphone pour que je te parle, grand-maman. J’ai dit merci à Zach et que je l’appellerais dans une semaine à sa fête.

Ici, c’est une scène assez touchante alors je vais passer au temps présent, si tu veux bien grand-maman.

Tu me dis allô et je te réponds. Ma cousine Sophie m’avait prévenu que c’était difficile pour toi de parler, et c’est vrai. Ta voix est rauque et t’arrives pas à pro-non-cer tes mots. Remarque, je comprends; je critique pas, c’est qu’une constatation encore une fois. Tu parles comme si t’étais grippée, ou plutôt comme si tu mourais. Je te redis bonjour, mais je crois pas que tu m’entendes. Ou que tu saches que c’est moi. C’est là que j’entends mes oncles dans le téléphone, c’est Louis je crois et il dit que «Ben oui c’est Charles, franchement». C’est la façon Gascon; s’ostiner, c’est aussi s’aimer.

«Charles!» C’est le seul moment où ta voix s’allège, comme si je t’entendais sourire. Je dis re-redis bojour et que je suis content de te parler. Mais tu comprends pas et tu te parles à toi-même. C’est ou bien que tu m’entends pas, ou bien que tu me comprends pas; et entre ces deux options, y’a pas de bonne réponse. Ça me fait de la peine, mais je continue à te parler. Je te dis que, «Je suis content que tu sois avec tes enfants, avec ta famille. C’est bien ça». Tu réponds quelque chose, que t’es fâchée que ça fonctionne pas. Je réalise que tu me parles pas à moi, mais du téléphone qui te frustre. Le téléphone qui marche pas. T’as l’air d’être confuse maintenant. Fatiguée. Triste aussi. Comme moi, grand-maman.

C’est ça, le pire. Si j’ai le coeur si gros, grand-maman, c’est parce que toi t’avais le coeur si grand et si généreux. Tu nous a toujours tant donné et maintenant, on peut plus rien te donner parce que t’es plus là. Mon oncle Jean a dit aujourd’hui que tu étais son soleil. C’est vrai. Toujours rayonnante, grand-maman. Et maintenant, plus rien.

Plus rien que ta peinture, grand-maman. Tu étais une peintre, il y a déjà longtemps, et j’ai toujours été habitué à voir un, deux, ou six de tes tableaux chez chacun de mes oncles. C’était une belle coutume, alors quand j’ai emménagé dans mon premier logement à Toronto en 2010 c’était important pour moi d’emporter une de tes oeuvres. «Les alizés», qu’elle s’appelle, la mienne. T’en rappelles-tu? Elle est tout plein de couleurs, du bleu, du vert, et un peu de jaune et de brun aussi, c’est la vue d’un lac et d’une maison, sans oublier le petit pont. Il vente, très fort, on peut le voir avec les arbres qui sont tout courbées vers la droite.

C’était d’une de vos vacances, à toi et à grand-papa, que tu m’avais déjà dit. Je l’adore, cette peinture. Quand mon père m’a appelé ce matin pour me dire que tu étais morte, c’est la première chose que j’ai regardée; je me suis retournée vers cette peinture. J’ai souri. Elle est belle, cette peinture. Ta peinture. À moi.